écriture
Le frisson vivifiant
On se réveille un lundi matin. On dirait qu’il ressemble à d'autres. Une fraîcheur cependant nous pousse à enfiler un bon pull pour le petit déjeuner. Le café est en route, on bâille exagérément pour articuler les muscles du visage et on laisse couler les petites larmes matinales provoquées par le froid. La journée de labeur s’annonce. Machinalement dans la chambre, on va pour éteindre la lumière, tirer les rideaux. Là, les yeux s’écarquillent comme ceux d’un enfant ! À l’odeur du café, il pleut des flocons de sucre ! Les pensées habituelles laissent place à l’émerveillement inattendu d’un lundi tout blanc, pas comme les autres. On se poste quelques minutes à la fenêtre et on contemple ce neige-paysage. On a envie de faire le curieux, prendre une bouffée d’air frais. Les légers flocons viennent doucement chatouiller le bout du nez qui picote. L’odeur particulière du froid nous rappelle nos premiers ébats de gosse dans le goût de la neige. Dans la rue, les gens changent leurs habitudes. Les bonnes vieilles bottes pour parer à la marche plus difficile ! Des commerçants déblaient vivement l’amas blanc au pied de leur devanture. Ce matin-là, ils ont droit à un regard, un sourire ou un petit mot d’un passant compatissant à cet effort supplémentaire.
Ainsi la neige recouvre la routine d’un début de semaine. En refermant la fenêtre on se laisse volontairement surprendre par un dernier frisson. Le café est prêt mais on a déjà goûté au meilleur de la journée. On tourne le bouton de la radio, mais on sait déjà...
Les senteurs de juin
On se réhabitue volontiers à porter chemisettes et sandales dès le doux matin. On est plus léger. Chez soi, fenêtres grandes ouvertes, circule l’air chaud. Ça sent bon la fin des classes, l’illusion de vacances...
Les bruits ne sont plus les mêmes quand le soleil fait splendeur, avec son bleu ciel et l’air bien tiède...
Les voisins se font plus familiers. On partage nos sons. Les voix se croisent par les fenêtres de la cour, les tintements intimes des couverts et assiettes. Lors d’un temps mort entre la fin d’un après-midi et le début d’une soirée, accoudés aux balcons, on se salue. Les sons, plus libres, plus généreux, se propagent avec une certaine profondeur, plus proches, plus chauds.
Arriver dans une maison de campagne
On ne se souvient plus du numéro exact, mais on reconnaît vaguement l’allée, vaguement le portail. On frétille au bruit de la clé dans la serrure, avec une douce crainte non avouée que l’on se trompe de maison ! Et si c’était celle juste à côté ? Clac ! Ça y est ! L’espace s’ouvre enfin ! Ah ! Cette odeur vaguement humide, renfermée, riche, qui a tout emmagasiné depuis le dernier séjour ! Le lourd sac tombe de l’épaule et s’adosse comme naturellement au mur, sans qu’on y prête attention, tandis que le regard est plongé dans le couloir, la salle à manger au bout. On est déjà beaucoup plus léger. Un temps à soi dans une maison pour soi. On respire à pleins poumons. De pas amples et soulagés, on avance, on regarde, vastement. D’abord la pièce qui s’offre à nous, meublée et vide, silencieuse... Les meubles et objets ont été rangés dans le souci de la préservation, comme si personne n’avait demeuré là depuis longtemps. On tourne autour, des meubles, des souvenirs, du calme... On passe en revue les pièces du rez-de-chaussée et on hume leurs odeurs. Les lits sont bien faits et recouverts, on les tâte. Les placards sont fermés, on les ouvre, comme pour s’assurer qu’ils sont bien habités. Dans les tiroirs, un mélange d’affaires anciennes, des précédentes générations, et modernes. La décoration aux murs aussi. Photos noir et blanc jaunies de quelques ensembles familiaux, de vieilles peintures, un modèle de baromètre qui date, et puis des cartes récentes de la région, un calendrier de l’année en cours, un Télérama qui traîne... les vieux canapés recouverts de tentures neuves et modernes. Et puis il y a l’étage ! L’escalier craque. Tiens, une télé dans le coin du toit ! Années quatre-vingt, robuste machine noire rectangulaire cerclée de métal. Les boutons font “clac clac” pour changer de chaîne, inutile de chercher la télécommande ! Pour se replonger dans la curiosité du temps on l’allume. C’est qu’elle marche toujours ! On règle grossièrement l’image. Sourire tendre aux lèvres au bruit des boutons, au son sourd, à l’image brouillée. Le sol grince. On reconnaît les chambres “d’amis” et les chambres de “couples” aux lits doubles. Seul, on se sent roi, on essaie tout et on imagine là où on dormirait au mieux.
Une porte est fermée. On tourne la clé. Peut-être ne devrait-on pas ? Trop tard ! Ô surprise ! Un grenier, dont on ne se souvenait pas ! C’est comme un concentré de toutes les odeurs humées de chaque pièce. Ça pique un peu mais ce n’est pas mauvais. Là, la vie est carrément arrêtée, les souvenirs déposés, entre parenthèses, au repos, recouverts du temps. On ne trouve pas la lumière, mais on n’insiste pas, c’est peut-être mieux. On reconnaît des jeux de l’enfance. Le petit vélux donne à voir certains reliefs de la poussière. Tête courbée sous les combles, on s’approche de la vue. Morceau de ciel bleu. Toiles d’araignées aux coins. Et, accrochés comme des moules aux rochers, des sortes de flocons de moisissures cramponnés au verre à l’extérieur. En observant leurs détails, on admire ces formes concentriques, quasi symétriques, tel un cristallin de neige, se déployant de mille et une petites pattes dessinées, très précises, très découpées, très graphiques. Et de telles couleurs ! Du gris-bleu au vert émeraude. On croirait voir une peinture. On resterait bien dans ce grenier, à se frayer un petit espace de retraite, bricoler, s’entraîner à son instrument de musique, protégé des voisins.
Eh bien on va illuminer tout ça ! À commencer par ouvrir les volets. C’est fou le nombre de volets dans une maison ! Et toutes ces tailles différentes de fenêtres ! Qu’il fait bon se dégager les poumons de l’air pur et frais qu’on y fait entrer... On s’étale, la maison reprend vie.
L’après-midi est déjà bien entamé, mais à présent on ne compte plus le temps. On se laisse aller à chaque ressenti, à chaque envie et à chaque pensée qui nous traversent, guidé par l’intérieur ou par l’extérieur. Personne pour intervenir dans ce nid de tranquillité que l’on s’est accordé quelques jours loin de la ville. Pas de programme. Rien. Goûter le temps de ne rien avoir à faire, le temps bleu. Goûter ses pensées solitaires animées par les odeurs, les couleurs, les souvenirs, pensées soleil. L’instant présent à soi uniquement.
Eh bien voilà, le vivre m’a donné envie de l’écrire. On a bien pris le temps de choisir où dormir. On n’a pas forcément choisi de chambre. On a pu préférer adopter le divan en haut de l’escalier, qui habille le passage aux chambres. L’espace reste ouvert et libre. On a d’ailleurs très bien dormi. Le matin, les pieds nus touchent le bois frais de l’escalier. On se sent vraiment dans une maison, avec un escalier ! Des souvenirs d’enfance en vacances où l’on s’y précipitait à plusieurs gamins pour répondre à l’appel alléchant du petit déjeuner encroissanté ! Mais aujourd’hui, on apprécie de prendre le temps, marche par marche, baîllement par baîllement. Le silence solitaire est accueillant. Il nous laisse retricoter le rêve nocturne. Les sens sont en éveil. On se surprend, à l’écoute du moindre son. Les sons qui nous parlent, on les entend, on les écoute, on les pense, on les écrit. La maison revit et soi aussi. On a le temps d’écouter ce qui nous entoure, ce qui vibre, ce qui frotte, ce qui tinte, ce qui coule... Ce glou-glou de la machine à café, chaud et rond, qui travaille pour sortir le meilleur... On va se choisir le bon vieux bol fleuri en porcelaine blanche, pas le bleu Monoprix cannelé avec le dessin jaune dessus. On ouvre grand la porte battante de la terrasse, et dehors on est encore chez soi ! Des bruits de pique-nique, ce petit déjeuner au généreux soleil. Les voisins, on devine qu’ils sont bien organisés. Pendant que le père tond la pelouse, la mère demande aux enfants d’aller se préparer pour la plage. Il ne doit pas être loin de midi. La plage ? Le marché ? Le village ? On verra. On se ferait bien des grillades ce soir, rien que pour entendre le feu crépiter et la graisse de la viande couler dans la braise : “pchiiit !” Les pensées sont inversées au déroulement convenu d’une journée. Tant mieux, on est si bien.
L’absence
L’amour halète, derrière une porte, vingt mètres carrés. Comme séparés du monde, les deux amants sont mieux que bien : suspendus dans une lévitation protégée, presque rien du et tout. La béatitude semble naître qu’en leurs yeux, qu’entre leur chair. L’extérieur serait-il une pièce de théâtre ? Derrière les murs, la vaisselle tintante des voisins, des voix d’enfants tournoient dans l’escalier. Au dehors, le ronflement rassurant des voitures, la musique des pneumatiques fuyants avec une molle fluidité sur le macadam mouillé d’un après-midi pluvieux.
Le temps file à une dimension incontrôlée. Bientôt venu le temps de se rhabiller. L’on se hisse, sans souplesse aucune, assis... debout. La conscience, les pensées, les idées, le sang remontent à l’esprit. On reconnaît mal la place rationnelle des choses. On ne trouve pas la deuxième chaussette perdue dans l’explosion des draps jonchant le lit ! On la cherche, sans la chercher. À demi revêtu, à genoux, on préfère regoûter au parfum buccal de l’autre, avant qu’il ne perde la saveur intime de cet après-midi là. À contrecœur, on recouvre l’autre de ses derniers vêtements. Tout est plus déterminé. On se rappelle les exigences extérieures. Dans la rue, d’un pas hagard, on se laisse caresser par les derniers instants au goût amèrement jouissif, familier, de l’absence.
Au fond du car
On s’engouffre dans le car pour rentrer chez soi. Porté vers le fond, oh ! surprise ! Des places libres sur la large banquette en arc de cercle ! De la vitre arrière, le coucher du soleil inonde l’allée centrale.
On se rappelle alors ces voyages scolaires où l’on espérait occuper la banquette arrière de l’autobus S ! Calfeutré, en retrait, la vision y est dominante... On s’y sent roi et à l’aise. En ce souvenir, il semble que les passagers deviennent familiers, tels les camarades de classe, ensemble pour un voyage. Quelques arrêts de bus parisien, l’anonymat n’est plus là.
À l’improviste chez les grands-parents
Cet après-midi frais et ensoleillé, on flâne dans le Marais de Paris. Tiens ! Si on passait à l’improviste chez les grands-parents ? On surprend toujours un peu dans le calme de leur journée. Mais on se fait facilement offrir « un petit sirop de cassis ? » Ah ! La vieille bouteille, inépuisable, toujours calée dans le même coin du placard, à demi-tour de clé... Ou alors, un bon chocolat chaud ! Grand-mère délaie patiemment le lait épaississant, grand-père replie son journal et ôte ses lunettes. On sort quelques photos, on allume le lampadaire, on se serre sur le divan. On ranime alors des souvenirs de guerre, de travail, de vacances... On est au chaud et ensemble. On se sent bien “le petit-enfant de nos grands-parents”. Bientôt, on repart en métro rejoindre un ami, d’autres confidences...
Le vis-à-vis à Paris
Fin décembre, on fume la cigarette au balcon. En vis-à-vis, on repère une gourmande dans sa cuisine. Elle prépare de la pâte à pain. Elle goûte ses petites miches. À point ! Elle est seule, pétrie, tranquille et sereine en son heure nocturne.
Les objets de l’enfance
De retour chez mes parents. Lassée de la vision des objets, ces mêmes objets aux propriétés inchangées depuis mon enfance. À la recherche de rapports différents, voilà que je danse avec eux, les remue, les penche, les retourne. Autour d’eux je m’émeus.
Le dialogue des lumières
Les cartons entourent. On peut aimer les cartons ! Masses géométriques sans nom, ils parlent de mouvement, de provisoire, d’anti-figé... Libre de leur donner une fonction ou non. Interstices sombres et fins entre les faces. Couleurs nuancées de teintes subtiles selon la lumière. Un ocre foncé dialogue avec un ocre plus pâle de part et d’autre d’une arête ombrée.
C’est pour toi !
On vaque paisiblement à ses occupations, un dimanche
après-midi. Le téléphone sonne :
« Je réponds ! », entend-on.
D’une oreille distraite, on profite de la communication. Sans plus, on se demande qui appelle.
« C’est pour toi ! »
On ressent une infime surprise et un plaisir particuliers spontanés et inattendus. On n’attend pas d’appel, la personne ne s’est pas présentée... Quelqu’un vous demande, on ne sait pas qui. On frétille doucement, le temps d’aller au téléphone, le temps de savoir...